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Anna Stesia

Lundi 25 septembre 2006

Anna Stesia

Quand j’ai écrit, il y a quelque temps, que cette chanson (sur l’album Lovesexy) était une « perle », je pense qu’elle mérite même un petit traitement particulier et c’est l’objet de ce nouvel article. C’est peu de dire que c’est une perle, c’est, je pense, le meilleur reflet du génie (reconnu) de Prince et de sa capacité, semble t-il si naturelle (mais l’est-elle vraiment), de composer des mélodies si simples, mais si évidentes, mais si magnifiques. Les quelques notes de piano égrenées dés l’intro vous dressent tout de suite le tableau. C’est vrai, elles semblent toutes bêtes ces notes, aussi basiques qu’Au clair de la lune, mais c’est précisément ce qui en fait la force. Le ton et les harmonies choisis mettent soudain en marche une rythmique envoûtante, mélange de basses, de synthés et de percussions, toute empreinte de mélancolie.
Là où beaucoup se perdent en conjectures, c’est à propos du texte qui est, au moins, aussi important que la musique. En effet, on ne parle pas suffisamment des textes que Prince écrit car on focalise trop souvent sur sa musique, j’en ai (suffisamment) parlé dans ma chronique de 3121. (C’est vrai aussi qu’à moins d’être un anglophone accompli on a du mal à suivre) J’ai donc traduit ce texte avec mes vieux souvenirs d’anglais, un bon dictionnaire et un soupçon d’interprétation, car je sentais bien que dans cette chanson, on n’était pas dans l’ambiance « Kiss » ou « Cream » mais dans quelque chose de plus personnel.
La muse de LOVESEXY c’est, d’après la majorité des informations recueillies, une artiste « protéiforme » répondant au nom d’Ingrid CHAVEZ. Elle est poète, musicienne, chanteuse et photographe (www.ingridchavez.com) Je ne sais pas si elle a inspiré Anna Stesia à Prince, en tous cas elle est qualifiée de « Spirit Child » sur le disque. C’est vrai que l’oeuvre globale est assez orientée vers un affrontement entre le bien et le mal, affrontement qui trouve un écho dans chaque texte.
Revenons à Anna Stesia. Certains ont cru y voir une allusion à la Princesse Anastasia Romanov, héritière du trône de Russie et massacrée avec toute sa famille au début du 20ème siècle. Sa dépouille n’ayant pas été retrouvée, une légende est née sur une éventuelle survie de la princesse, ce qui a donné lieu à diverses apparitions en France et en Angleterre de la soi-disant Anastasia. Pour ma part je ne pense pas qu’il y ait un lien avec le titre. Plus intéressant, le journaliste Adam Liebling dans le journal READ Magazine voit dans le personnage virtuel Anna Stesia la personnification de l’Amour et il fait un parallèle intéressant avec un poème de Charles BAUDELAIRE : « Hymne à la beauté » car il est vrai que les deux utilisent le même procédé à savoir une « prière » à la représentation d’un sentiment (chez Prince) et d’un concept (chez Baudelaire)
J’ai une vision un peu différente (et toute personnelle) des choses bien que proche de l’analyse de Liebling. « Anesthésie » en anglais se dit « Anaesthésia » ce qui phonétiquement se prononce pratiquement « Anastésia ». Je pense donc que Prince a voulu d’abord personnifier une sensation : « l’anesthésie » en en faisant un nom et un prénom « Anna Stesia » ! Je rejoins en cela plusieurs avis émis sur un célèbre forum…Vous allez me dire pourquoi anesthésie ? J’y arrive !
L’anesthésie c’est la privation de toute sensation. De nombreux poètes y voient également une certaine forme d’abandon à autrui ou à d’autres règles. En même temps, ils y voient un sentiment de félicité, voire de béatitude. Prince démarre son texte par deux questions pour le moins désabusées : « Avez vous déjà été si seul au point que vous vous sentiez seul au monde » et  » N’avez vous jamais eu envie de jouer avec quelqu’un, que vous auriez pris…n’importe qui (garçon ou fille) » . Suit le refrain :
« Anna Stesia, viens vers moi, parle moi, emmène moi, libère mon esprit, Dis moi ce que tu penses de moi, porte moi aux nues, rends moi fou, hors de cette dimension »
Prince traverse à cette époque (87/88) une crise « existentielle » qu’on pourrait qualifier plus simplement de syndrome dépressif. Après tout il n’est pas plus à l’abri que vous et moi de semblables épisodes. Sa carrière est pourtant au top, sa tournée « Sign O’ The Times » a été un succès phénoménal, mais je pense que la surenchère de travail qu’il fournit, un disque par an (et pas des moindres), plus tout ce qu’il crée pour les autres, les tournées marathon et peut être des déboires amoureux, l’ont certainement conduit au trop plein. D’aucuns prétendent que cette crise a donné naissance au Black Album qui serait censé représenter le côté négatif de son âme. Moi je pense que ces deux phrases toutes simples veulent dire beaucoup et dénotent de la détresse dans laquelle il est. « Anna Stesia », représentation virtuelle de l’abandon de soi viendrait alors le libérer, le transporter, le soustraire à sa dépression. Cette interprétation est renforcée par le fait qu’il utilise ensuite la dualité noir/blanc, nuit/jour, semblant penser provisoirement que le Noir est la solution. Il semble qu’il ait écrit ce titre fin 1987/début 1988, aurait-il eu à cette époque des idées suicidaires ? Cette dualité personnifie t-elle plus simplement l’affrontement du bien et du mal comme je l’évoquais précédemment ?
Je suis obligé de parler d’un autre évènement qui semble avoir été également déterminant : celui de la première et unique expérience avec la drogue qu’aurait connue Prince à cette époque. Il semblerait que cette expérience l’ait profondément perturbé (et détourné d’ailleurs) et qu’il ait eu une révélation sur le sens qu’il devait donner à sa vie. Il est vrai que la drogue « anesthésie » en quelque sorte les sensations même si, paraît-il, certaines les transcendent. Beaucoup d’artistes ne pouvaient (ne peuvent ?) créer que sous l’emprise de substances hallucinogènes, drogues ou alcool. Malgré tout, je reste persuadé que l’utilisation de drogues est-elle aussi une forme d’abandon. En fait, on abandonne ses sensations à « autre chose » et l’on n’est plus maître de la situation. Cette dépression supposée l’a t-elle conduit à expérimenter des « paradis artificiels » et cette expérience a t-elle eu l’effet inverse de celui escompté. Rien n’est moins sûr car la « drogue » de Prince serait plutôt le travail. Toujours est-il qu’il a peut être voulu transcrire cette « dérive passagère ». Ces deux hypothèses conduisent de toute façon à la même conclusion.
La suite de son texte évoque une rencontre dans une soirée (mortelle), où « la plus belle fille de la soirée » (ah…son ego revient ?) lui propose un bout de chemin « s’il apprend juste à sourire « . On rejoint là mon sentiment sur sa déprime. Revient alors le refrain qui prend, de ce fait, une autre dimension. En effet, l’Amour ne transporte t-il pas, ne libère t-il pas l’esprit, il peut rendre fou aussi. Il le dit alors :
« Peut être pourrais-je apprendre à aimer je veux dire de la bonne manière …de la seule manière Peut être pourrais-tu me montrer ? »
Je pense qu’il est conscient également, à cette époque, qu’il a un certain pouvoir sur la gent féminine, qu’il est toujours entouré de jolies femmes, qu’il joue de son pouvoir de séduction, mais qu’il est vraisemblablement assez « seul ». L’Amour doit être sincère et ne s’accommode pas avec les tableaux de chasse et les rencontres furtives. Je pense qu’il est tout bêtement en manque d’amour, mais d’un amour sincère et désintéressé. Il le dit, à mon sens, quand il dit : « Si j’étais plus proche de quelque chose, plus proche de ce que tu as de meilleur en toi…plus proche du ciel, plus proche de Dieu ». Certains ne trouvent jamais l’amour car ils sont très (trop…) exigeants ou idéalistes !
Et le texte bascule à nouveau car cette fois la spiritualité transpire du texte et pour la première fois il évoque sa foi (sa rencontre) dans un écrit. Plus tôt, il y a bien eu « The Ladder » qui évoquait à demi-mots la recherche d’un idéal et d’une plénitude que l’on pouvait trouver dans une croyance, et par la suite -et même si le titre est plus « ciblé »-, « The Cross » (la Croix) évoquera ouvertement le caractère salvateur de la foi en Dieu. Néanmoins, on reste dans une certaine notion généraliste (voire simpliste) du message divin. A part ces deux textes, Prince n’a jamais évoqué Dieu dans ses textes, il est plutôt orienté Amour et Romance, et surtout Sexe ! (avec tout de même quelques textes où il s’engage plus sur le terrain politique et sociétal).
Je ne suis pas croyant, ou pour être plus exact je ne le suis plus, l’avais-je été finalement ? Je crois que la foi, la « croyance », ne se trouve sur « commande ». C’est, je pense, quelque chose qui doit être ressenti au plus profond de soi et moi, je ne ressens rien. Il l’a, apparemment, découvert après cette expérience malheureuse avec la drogue et cette découverte aurait été une révélation et lui aurait inspiré l’album. Par delà ces supputations, Prince, à partir de là, continuera d’évoquer de plus en plus ouvertement sa foi, dans ses chansons, c’est donc bien qu’il a décidé qu’il devait en parler. La relation qu’il entretient, par contre, entre l’amour et le divin est plus…comment dire…sibylline (pas claire, si vous préférez). Il semble dire que c’est l’Amour qui rapproche de Dieu. Dans mes souvenirs de cathé, je sais que Dieu est Amour, mais on ne nous a pas appris l’inverse : l’Amour c’est Dieu ! Donc « faire l’amour » c’est se rapprocher de Dieu ! J’ai déjà lu ça quelque part, je ne sais plus où, cette notion qui voudrait que l’acte d’amour fasse toucher Dieu du doigt (si je puis me permettre, Dieu ?). A ce titre, ses dernières lignes, qui servent d’ailleurs de « gimmick » en fin de prestation live, sont assez évocatrices : « Dieu est Amour, Amour est Dieu, filles et garçons aiment Dieu au Ciel »
C’est habile en fait. Il conjuguerait ainsi ses deux préoccupations principales : le sexe et Dieu. Car il ne faut pas se méprendre, quand Prince parle d’amour c’est surtout dans ses composantes charnelles, je ne vous ferais pas le catalogue de ses textes mais pour les avoir lus, il ne fait pas dans la Comtesse de Ségur, lui c’est plutôt ménage à trois, pratiques buccales, et sexe échevelé. Il est même carrément macho dans certains textes et certaines attitudes, mais cela doit plaire à certaines.
Plus la chanson avance et plus le rapport au divin se précise, les dernières lignes étant carrément une « prière » pleine de ferveur et appelant un « sauvetage » : « Sauve moi Jésus, j’ai été un fou, comment ai-je pu oublier que tu es la Règle ? » Cette notion de règle traduit une certaine forme de soumission ce qui n’est pas innocent chez lui car il est connu pour être un « petit chef » et ne s’en laisse pas compter. On revient donc sur la notion d’abandon à une « règle », (à un dogme ?) et donc à l’anesthésie.
La suite tourne à la dévotion et relève véritablement d’une « déclaration »
« Tu es mon Dieu, je suis ton Enfant, Dorénavant je serai enthousiaste, Je serais rapide, je serais fort, Je raconterais ton histoire, peu importe la longueur , Nous sommes juste un jeu dans Ton schéma directeur , Maintenant, Seigneur, je comprends, L’Amour est Dieu, Dieu est Amour, Filles et garçons aiment Dieu au ciel »
Les termes sont forts, ils sont choisis, avec une notion de « parentalité » et ils sont également positifs à l’inverse du thème général de la musique qui est plutôt mélancolique. Là il parle de force, de rapidité, de « parole » qui va être apportée malgré la difficulté, on le sent « apôtre » plus que « fidèle », mais on sent également la soumission à une puissance supérieure. Bon c’est ce qui m’a toujours gêné dans la religion mais mon but n’est pas de réfuter ou soutenir, mais d’interpréter un texte avec mes sensations.
Sans être dans le secret des Dieux, il a du effectivement se passer quelque chose d’important dans sa vie à cette époque pour que cette révélation donne lieu à ce texte. C’est le premier véritablement « orienté » et par la suite, il y reviendra régulièrement, avec les évolutions que l’on connaît, mais celui là reste, parce qu’en live il a pris plus d’une fois une dimension certaine .

Je sais, ça fait beaucoup pour une seule chanson mais je pense qu’elle le mérite ! Ben voilà, j’espère avoir des commentaires, ça m’intéresse de savoir comment vous percevez cette chanson, croyant ou athée, elle ne laisse pas indifférent…